Seinfeld et Friends

Le rachat des droits de diffusion de Seinfeld par netflix était voué à riposter contre l’acquisition des droits de Friends par HBO (pour des sommes astronomiques d’un-demi milliard de dollars) qui la privaient de diffusion de Friends sur le sol américain (mais pas en France, où les deux sitcoms sont à présent disponibles). Preuve que 25 ans plus tard, elles n’ont rien perdu de leur aura ni de leur attrait, aussi bien auprès des nostalgiques d’âge moyen que des plus jeunes; aucune série comique du 21ème siècle n’est parvenue à un prestige ni à un nombre de téléspectateurs comparables à ceux de ces deux séries cultes des années 90, qui demeurent un âge d’or de la comédie américaine. C’est l’occasion de revenir sur la rivalité entre elles, en se demandant laquelle fut la meilleure, à l’aide d’un portrait comparé.

Rappelons tous d’abord que si rivalité il y eut, il ne s’agit pas d’une opposition entre les deux sitcoms, qui au contraire semblent assez proches par de multiples aspects, à commencer par le concept d’un groupe d’amis new-yorkais d’une trentaine à quarantaine d’années (même si certains loueront Friends d’avoir inventé le concept de parité entre hommes et femmes! ) Ces deux séries nous ramènent à l’insouciance et à la légèreté de la vie new-yorkaise des années 90 – dans cette période charnière de l’histoire des États-Unis, qualifiée de « détente », à la fin de la guerre froide – et avant les attentats du 11 septembre 2001, qui ont amené à la psyché new-yorkaise une certaine gravité. C’est avec curiosité que l’on regarde aujourd’hui cette insouciance et cette légèreté perdues : la « détente », c’est bien ce qui semble le plus frappant dans ces séries des années 90 ! C’était alors l’époque du rêve américain triomphant à travers le monde, où se répandait toujours davantage le modèle de l’ «american way of life » (aidé par le cinéma et la télévision, la musique ou encore le sport).

Seinfeld est plus authentiquement new-yorkaise que Friends, puisque ses concepteurs et acteurs sont tous natifs de New-York, à l’exception de Michael Richards qui apporte une touche loufoque californienne, que l’on retrouve un peu chez la Phoebe jouée par Lisa Kudrow. David Schwimmer est à l’inverse le seul véritable new-yorkais de la troupe de Friends, qui de plus était tournée dans des studios de Los Angeles, contrairement à Seinfeld. Comparée aux séries actuelles, on pourrait dire à ce propos que la réalisation axée dans seulement 3 pièces était assez minimaliste, même si elle apparaît toujours plus soignée que celle de Seinfeld, assez rudimentaire (même si elle demeure tout à fait correcte) – mais rappelons qu’à cette époque une sitcom télévisuelle comique n’avait aucune prétention cinématographique, contrairement aux séries actuelles qui tendent toujours davantage à se rapprocher des normes et exigences du 7ème art, qu’elles égalent parfois.

Seinfeld fut à coup sûr la plus innovante des deux, puisqu’elle servit de matrice originale à de nombreuses séries comiques postérieures – dont Friends, qui s’en est inspirée sans l’imiter véritablement. Doté d’un talent comique hors normes en one man show, Jerry Seinfeld s’est entouré de 3 comédiens exceptionnels dans le registre comique : Jason Alexander, Julia Louis-Dreyfus et Michael Richards. Le casting de Friends, tout aussi excellent (avec notamment Matthew Perry, Jennifer Aniston, Lisa Kudrow et David Schwimmer) peut néanmoins sembler plus inégal, avec un jeu parfaitement maîtrisé au fil des saisons mais parfois un peu stéréotypé, accompagnant la résurgence de veines comiques analogues, tandis que Seinfeld a toujours cherché un renouvellement constant de ses thèmes comiques. L’humour de Seinfeld nous semble de surcroît légèrement plus spirituel et plus subtil que celui de Friends, dont les multiples scénaristes ont en revanche témoigné d’un talent plus insolite dans le domaine situationnel. De plus, Friends a cherché à élargir le spectre du comique pur en incorporant une dimension affective et émotionnelle, qui engendre un certain attachement envers les personnages, là où Jerry Seinfeld affiche un détachement qui confine à l’indifférence envers toutes choses, sur le mode constant de la dérision, faisant le choix délibéré de se concentrer uniquement sur le domaine du rire où il excelle.

L’écriture du scénario est légèrement plus élaborée et suivie dans Friends que dans Seinfeld, dont les épisodes fonctionnent un peu comme des « atomes » indépendants centrés sur une thématique donnée. Mais l’écriture du script est remarquablement soignée de part et d’autre, avec une grande densité, dénuée de temps morts. D’ailleurs, il ne faut pas prendre au pied de la lettre l’expression employée par Jerry Seinfeld de « série sur rien », puisqu’il y est au contraire question d’a peu près tout ce qui peut composer la vie quotidienne new-yorkaise. De surcroît, je ne sais s’il connaissait Flaubert – ce qui est fort possible chez un new-yorkais cultivé – mais le grand écrivain français avait employé une formule analogue, en projetant son idéal d’écrire « un livre sur rien » (qu’il a cherché à réaliser dans son roman comique de dérision Bouvard et Pécuchet). 

Au final, donc, je dirais à peu près match nul – ce qui n’empêchera pas les partisans de l’une ou de l’autre de conserver leur préférence subjective. À titre personnel, si je devais départager les deux équipes en prolongations, je donnerais un très léger avantage à Seinfeld, qui fut à mes yeux plus proche du génie, même si le travail plus collectif de Friends (dans sa composition) fut tout à fait remarquable.

Notes globales : 79/100 (S) et 78/100 (F)

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